La « Comédie Française »

[ 24 avr 2010 | 2 Commentaires | Dans les catégories: Analyses, En ce moment, Jeu d'acteur, Par Aineka ]

On retrouve souvent sur notre site, que ce soit dans les articles ou les commentaires, des interrogations sur la situation du cinéma français : « Pourquoi le cinéma français est il moins « bon » que le cinéma américain ou anglais ? »

De façon plus spécifique, en tant qu’acteur, la question des « performances » des acteurs américains ou français me parlent. Et j’entends souvent dire que dans nos contrées les acteurs sont… moins bons, ou vont moins loin dans le jeu.

D’un point de vue personnel, je vois des acteurs de différentes nationalités dont la sensibilité de certains me touche plus que d’autres. Je dois dire que la liberté de jeu des acteurs français me parle davantage que celle des américains. Mais pourquoi sont-ils différents ?

Récemment, j’écoutais une interview de Guillaume Gallienne (photo), interrogé par Pierre Zeni dans l’émission Bord Cadre. J’ai retranscrit pour vous une partie de cette interview très intéressante qui aborde le sujet de la différence culturelle dans le jeu des comédiens.

P. ZENI : Votre vocation c’était le théâtre ? Pourquoi avoir choisi ce métier ?

G. GALLIENNE : Ah je ne sais pas. Moi ce que je cherche c’est l’incarnation. Au début j’ai voulu être comédien pour ne surtout pas être moi. Très vite je me suis rendu compte qu’au contraire ça m’aidait à être moi.

P. ZENI : Est-ce que vous ne devenez pas de plus en plus vous-même ? Comme ces grands acteur qui dessinent des personnages qu’on revoit à chaque fois de film en film ? (Louis de Funes, Bourvil…)

G. GALLIENNE : J’espère ne pas tomber dans ce panneau. J’adore la composition. C’est pour ça que je parle d’incarnation et pas d’interprétation. Mais ça c’est très typique du cinéma français. On aime l’interprétation. « Le gros Gégé, on veut le voir, le gros Gégé. Qu’il joue un avocat, un voyou, un père de famille, on s’en fout. On veut voir comment lui l’interprète. » On a ça avec Michel Simon, avec tous ces acteurs que vous venez de citer. J’espère moi, être plus proche de l’école anglaise qui est dans l’incarnation. C’est Peter Sellers, Jack Lemon… Ce n’est pas la transformation pour la transformation, ce n’est pas ça qui m’intéresse. C’est être au service de l’oeuvre. Et non pas ramener l’oeuvre à soi.

Vous savez à quoi c’est dû ? A la langue. On a une langue qui s’interprète parce qu’on a pas d’accent tonique écrit. On peut interpréter intellectuellement la pensée, on peut la changer d’une personne à l’autre. Ça nous donne la réputation d’être les acteurs les plus libre de la terre, en même temps les plus paresseux. Parce que dans les écoles on passe notre temps à enseigner aux élèves comment juste penser le texte, avant de faire des claquettes, de l’escrime, du chant et de la danse.

C’est quand même le seul pays au monde où en tant que prof de théâtre vous avez un élève qui passe une scène de Marivaux et vous lui demandez :

« – Mais le chevalier, il n’est pas amoureux de la marquise ?

- Non, moi je trouve pas.

- Pourquoi il se donne autant de mal ?

- Non moi à mon avis c’est vénal.

- Ok tiens-le-moi jusqu’au bout, toute la pièce comme ça on verra. »

Le type peut y arriver, ça tient debout. C’est peut être moins intéressant mais ça tient debout.

En Angleterre on lui dit : « Coco, ça fait 3 siècles que le chevalier, il est amoureux de la marquise. Donc t’es gentil tu fais comme on te dit. » Ca c’est très particulier à vivre.

Je pense que sa réponse est très pertinente. Guillaume Gallienne, est un acteur de « La Comédie Française », ayant vécu de nombreuses année en Angleterre. Il a pu sentir cette différence de culture. Cette différence liée à la langue et à la culture de l’interprétation est peut-être la cause inconsciente de certains problèmes du cinéma de notre pays. Pourquoi voit-on toujours les mêmes acteurs au cinéma ? (le gros Gégé, ou Kad Mérad…) Mais aussi pourquoi l’écriture de scénario est elle différente même si l’on a les mêmes feuilles et les même stylos ?

Je n’avais jamais pris ce facteur en compte jusqu’à présent et je pense que les causes de la « qualité » de nos fictions ou de nos interprètes nous échappent un peu. Ce n’est pas un manque d’ambitions mais plutôt une différence qui peut être propre à la langue et la culture qui est encrée au fond de nous.

Voici une anecdote personnelle afin d’illustrer les propos précédents sur l’interprétation :

J’ai passé récemment une audition pour le rôle d’un jeune homme qui se prostitue pour financer les soins de sa grand-mère handicapée. En parlant avec le réalisateur, je lui disais que son histoire n’était pas une histoire de prostitution, mais une histoire d’amour d’un petit fils pour sa grand mère, et qu’il est prêt à tout, jusqu’à se prostituer pour la soigner. Le réalisateur m’expliquait que d’autres comédiens voyaient davantage la prostitution comme la caractéristique majeure du personnage. Il est dans la nature des acteurs français d’interpréter les personnages.

Il y a quelques temps de cela, j’avais même un projet de pièce traitant de relations amoureuses. Le fil rouge de la pièce était de présenter une galerie de personnages et de rencontres qui commençaient à chaque fois par les mêmes répliques puis dérivaient par la suite. L’idée était de montrer que sous les mêmes mots, différentes vérités, différentes émotions existent. Une interprétation à chaque fois différente.

J’ai voulu faire cet article pour amener une nouvelle pierre à l’éternel jugement dont est parfois victime notre cinéma français. Je pense sincèrement qu’il faut accepter nos différences personnelles plutôt que d’essayer de ressembler à un grand frère hollywoodien,  qui repose sur une économie particulière… que finalement peu d’entre nous envient.


2 commentaires »

  • Hephaistos

    Ouais enfin, si c’est pour continuer à se tapper Guillaume Galienne dans toutes les productions française…très peu pour moi l’exeption culturelle…

    • Dom

      A mes yeux le problème ne vient pas des comédiens mais de la source : le scénario. Les comédies et les drames qui constituent la majeure partie des sorties françaises suivent des trames similaires, ou bien ce sont les personnages qui inévitablement, évoluent de la même façon.

      Le récent Prophète d’Audiard démontre qu’avec un scénario solide (et justement, à l’échelle française), on peut faire des merveilles tout en restant simple et en plus, découvrir de nouveaux talents (Tahar Rahim).

      Je pense sincèrement que ce ne sont pas les acteurs qu’il faut montrer du doigt mais plutôt les scénaristes et réalisateurs qui, malheureusement, sont souvent les otages des moyens de production.

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