Interview Evre Türkel : zoom sur le cinéma d’ailleurs

[ 19 avr 2010 | 1 Commentaire | Dans les catégories: A la une, Interviews, Production, par HusoBey ]

À l’heure où l’avenir du cinéma français inquiète les uns et réjouis les autres, je me suis demandé si les autres pays étaient confrontés à la même situation. Comment se passe le cinéma d’ailleurs ? À tout hasard, j’ai essayé de comprendre la situation en Turquie. La montée des nouvelles générations de réalisateurs tels que Nuri Bilge Ceylan (Palme du scénario pour son dernier film) et Semih Kaplanoglu (Ours d’Or à Berlin) m’ont toujours fait penser que le cinéma turc est dans une période charnière de son histoire. Mais qu’en est-il vraiment ?

C’est l’occasion toute trouvée pour interviewer une jeune réalisatrice, Evre Türkel. A 25 ans, elle est aujourd’hui à la tête d’une société de production à Istanbul et prépare le tournage de son premier long métrage.


HusoBey : Peux-tu nous parler de ton engouement pour le cinéma ? De ton parcours ?

Evre : Lorsque j’étais petite, je participais à beaucoup d’activités artistiques. J’ai joué de la guitare, du violoncelle, fait de la sculpture, de la céramique et du théâtre. Et même si à l’époque je ne m’en rendais pas compte, je comprends aujourd’hui que tout ce que j’ai pu apprendre de ces formes artistiques sert le cinéma. Avec le temps, j’ai réalisé que le 7ème art est celui qui permet la plus grande expression. Mais en y repensant au premier jouet que j’ai eu, à savoir un magnétoscope, je me dis que tout se joue dans l’enfance.

Le cinéma était un hobby pendant mes études, mais j’étais très curieuse et j’ai gagné la filière des Relations Internationales. Par la suite, je me suis rendu compte que ma situation financière me demandait de travailler, j’ai alors arrêté les études pendant un an. Pendant cette période, j’ai tourné un premier court-métrage à l’âge de 19 ans, et j’ai remporté le prix d’encouragement à un festival. Et c’est là que j’ai réalisé que c’était ce que je voulais faire. J’ai crée ma boîte à 20 ans. C’était il y a 5 ans maintenant.


HusoBey : Que penses-tu de la situation économique et de la qualité du cinéma turc ?

Evre : Vivant dans un pays qui fait pont entre deux continents, je pense que nous avons une très forte culture. De ce fait je pense que le cinéma en est influencé et nous avons des films ancrés dans les valeurs culturelles de ce pays. Je trouve ces films plus sincères, je peux même affirmer que notre cinéma est basé sur la sincérité. Une sincérité présente dans les intentions et les idées des réalisateurs. C’est ce qui me plaît beaucoup dans ce cinéma.

Mais si on regarde la production de ces six derniers mois, on peut constater qu’il y a de plus en plus de films réalisés pour des buts économiques. Il faut savoir qu’il y a beaucoup de films sans aucune identité, dans laquelle même le réalisateur ne sait pas ce qu’il raconte, où le producteur ne voit que le bénéfice qu’il peut en tirer. Il se dit qu’il peut budgeter le film à tel prix, le vendre aux chaînes télés à tel autre. Pour beaucoup de films l’aspect économique est au premier plan, et j’ai moi-même reçu des propositions en ce sens.


HusoBey : Nous rencontrons ce problème-là en France aussi.

Nous n’avons pas un marché international à l’image des Etats-Unis. Je pense que c’est une situation qui existe dans tous les petits marchés comme celui de la Turquie ou de la France.


HusoBey : Et qu’en est-il de la nouvelle génération de réalisateurs ? Comment vois-tu l’avenir du cinéma turc ?

Evre : Faisant parti de cette génération, je crois qu’il va falloir que je fasse attention à ce que je dis ! Plus sérieusement, je pense qu’il y a des réalisateurs très prometteurs, qui parlent de sujets personnels et sensibles.


HusoBey : J’ai l’impression, et ça reste un point de vue totalement extérieur au marché, qu’il y a une grande liberté dans les projets en Turquie. Il y a une plus grande place pour de nouveaux cinéastes et des projets atypiques. Qu’en penses-tu ?

Evre : Il y a une grande place pour les nouveaux films, mais je pense que c’est un grand handicap.


HusoBey : Comment ça ?

Evre : Tout le monde fait des films. Moi je reporte le tournage de mon long métrage depuis 2 ans pour le faire dans les meilleures conditions. Mais lorsque je vois certains films cette année, je me dit que je fais erreur en attendant davantage. Par exemple, il y a des producteurs qui me contactent pour un projet. Lorsque j’arrive, il n’y a même pas de scénario abouti, et on m’annonce que le tournage est prévu pour le mois d’après…

Je pense qu’une personne qui veut faire un film doit être capable de se créer des opportunités, intéresser les producteurs, poser lui-même ses contraintes. En Turquie, on ne fait beaucoup de films pas parce qu’on est très talentueux, mais parce qu’on est très nombreux. C’est pourquoi il y a beaucoup de mauvais films.


HusoBey : C’est difficile de débuter dans le cinéma en Turquie ?

Evre : C’est très difficile. La plupart des personnes ne regardent pas ce que tu veux faire, mais ce que tu as fait. Et, bien sûr, les contacts sont très importants. De toute façon, je pense que si tu veux vraiment faire du cinéma, si tu as du talent et que tu t’accroches, personne ne te demandera de rentrer chez toi ou d’aller travailler dans une banque.


HusoBey : On est bien payé dans le milieu ?

Evre : Nous n’avons pas de syndicat à proprement parler, mais il y a de bonnes évolutions en ce sens. Enfin, il y a des syndicats depuis quelques années mais ils ne suscitent pas vraiment la confiance. On ne peut pas vraiment être sûr de quel côté ils sont, c’est compliqué. Les salaires sont très variables, mais il est très difficile de bien gagner sa vie lorsqu’on n’a pas un nom.


HusoBey : Tu penses bien gagner ta vie ?

Evre : Non. En tant qu’entreprise, on fait beaucoup d’institutionnel. C’est aussi la raison qui m’a poussé à travailler pour la télévision.


HusoBey : Qu’en est-il des écoles de cinéma en Turquie ?

Evre : Elles sont dans une situation précaire. Il y a des étudiants qui n’ont aucune vision et qui n’ont rien fait. On a eu des stagiaires qui n’avaient aucune notion technique. Mais je pense que le cinéma ne s’apprend pas par les bouquins, il faut de la pratique. Certaines écoles l’ont très bien compris, mais elles sont privées.


HusoBey : Et les aides de l’Etat ?

Evre : Il y a beaucoup d’aides, les plus connues viennent du ministère et d’Eurimages. Je devrais peut-être dire ça en « off record », mais il faut les bons contacts pour toucher des aides.


HusoBey : Elles s’élèvent à combien ?

Evre : Il y deux sessions de deux millions d’euros d’aides dans l’année et ces aides concernent toutes les étapes d’un film.


HusoBey : Tu penses quoi du cinéma Français ?

Evre : C’est un pays qui a une technique et des équipes en place, ils sont organisés. Et cela n’empêche pas des réalisateurs d’essayer des choses atypiques, qui sortent de l’ordinaire. J’ai parfois envie de cinéma Français en tant que spectatrice. Mais il y a aussi ceux, ici, qui se forcent à regarder ce cinéma pour jouer les intellectuels…


HusoBey : Ton film Français préféré ?

Evre : Amélie bien sûr !

Merci à Evre Türkel pour sa disponibilité !

Evre est née en Turquie et à passé son enfance à New York. Curieuse, elle a décidé de poursuivre ses études en Turquie, où elle vit depuis. Pour les turcophones d’entre vous, le site internet de sa production est http://www.evreturkel.net/

En relisant l’interview, j’ai comme un impression de déjà-vu, pas vous ?

A lire également :

  1. Interview cinéma L’Escurial – Partie 3/3
  2. Interview cinéma L’Escurial – Partie 2/3
  3. Interview cinéma L’Escurial – Partie 1/3
  4. Nuri Bilge Ceylan, ou le cinéma Turc contemporain
  5. A quoi sert une école de cinéma?

1 commentaire »

  • Aineka

    Cette réalisatrice à des réponses très pertinente. C’est une rencontre que je lirai et relirai régulièrement, histoire de me rappeler que c’est en avançant coute que coute que notre chemin se dessine. Peut on savoir de quoi parle son projet de long métrage ? Quel est le synopsis ?

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