Interview cinéma L’Escurial – Partie 3/3

[ 15 mar 2010 | 1 Commentaire | Dans les catégories: Interviews, Par Aineka, par Zem ]

Troisième et dernière partie de notre interview de François Joannis, responsable du cinéma L’Escurial, dans le 13ème arrondissement de Paris.

Les deux premières parties de l’interview sont à lire ici : partie 1 et partie 2.

Propos recueillis le mercredi 3 février 2010


Zem: J’ai remarqué que vous étiez le seul Cinéma d’Arts et d’Essais du 13ème arrondissement. Pour un arrondissement si peuplé, n’est-ce pas révélateur d’un problème ?

François: Si on est le seul cinéma d’Art et d’Essai du 13ème, c’est qu’on est peut-être aussi le seul cinéma qui marche parce que on a quelqu’un qui accepte que ça marche dans les conditions dans lesquelles ça marche. C’est-à-dire qu’en gros on est pas rentable !

Aineka: Comment est-ce que l’Escurial continue à vivre sans cette rentabilité ?

François: Parce qu’on a quelqu’un qui a décidé que ça devait vivre et qui fait ça pour l’amour du cinéma on va dire. Mais c’est vrai qu’après ce n’est peut-être pas non plus un hasard. Et on voit que toutes les salles d’Art et d’Essai de Paris tirent la langue. Elles tiennent grâce aux subventions, heureusement qu’il y a un effort public pour faire qu’il y ai des choses différentes, que tout ne soit pas tourné vers le profit. Avec les ventes actuelles qu’on sent, ce n’est pas dans l’air du temps. Il y a pas mal de cinémas qui ont fermé récemment : Le Grand Pavois dans le 15ème, dans ce quartier il y a le Grand écran qui a fermé et le Gaumont Fauvette, ce n’est pas forcément parce qu’ils n’étaient pas rentables, mais parce qu’ils n’étaient juste pas assez rentables ! Alors quelque part ça fait nos affaires, car ça se répercute dans l’accès aux copies dans le quartier. Mais l’ouverture du MK2 Bibliothèque à été un sacré aspirateur à spectateurs, 14 salles, 14 films…

Zem: Ils ont des blockbusters qui peuvent attirer le public vers des films différents diffusés au même endroit.

François: Alors ça, savoir si ça marche, je ne sais pas. Après il y a aussi l’effet des cartes illimitées,  il y a des gens qui vont tout voir. On parle souvent des retraités, et ça c’est plutôt une bonne chose, ils vont voir tout ce qui sort et ils n’y seraient peut-être pas allés dans d’autres conditions.

Zem: Pouvez-vous nous parler justement de votre rapport avec ces cartes illimitées ?

François: L’économie des cartes illimitées, c’est une usine à gaz ! Pour une personne qui vient dans notre cinéma avec une carte illimitée, on récupère entre 1 à 2 euros. Alors vaut mieux avoir 100 personnes avec la carte que de ne pas les avoir. On ne touche pas du tout ce qui est inscrit sur le ticket. La pierre angulaire de ce système, c’est la redistribution. Mais pour les projections spéciales, si on les acceptait à ces séances, ce serait nous qui paierions leur places. On est pas obligé d’accepter les cartes à toutes les séances.

Zem: Les cartes sont-elles un problème pour les exploitants à Paris ?

François: Un problème, je ne crois pas. Ce qui est certain, c’est que ça a fait baisser le prix moyen du ticket de cinéma. Ça profite pleinement aux spectateurs. Par contre, ce système est très confidentiel, il est très difficile de savoir combien il y a de cartes, combien ça leur rapporte et combien ils payent… Ce qui est certain c’est que le basculement de MK2 vers UGC a complètement changé le rapport de force entre les abonnements. Les multiplexes font beaucoup de bénéfices avec la vente de friandises et d’espaces publicitaires. Ces revenus échappent à l’économie du cinéma.

Ce n’est pas un problème parce que globalement, le cinéma se porte bien, il y a toujours des recettes, toujours des entrées. Le problème c’est que les recettes reviennent davantage aux grands et sont moins réparties entre les cinémas.

Zem: Pour vous, quelle est la santé du cinéma aujourd’hui ?

François: Pour nous il est difficile de survivre et le numérique va beaucoup changer les choses en terme de coût. Encore une fois, c’est un progrès qui va foutre sur la paille la moitié des employés d’un secteur.

Les opérateurs vont devenir opérateurs-agents d’accueil. Les agents d’accueil, il n’y en aura plus. Ici, on réussi à conserver l’idée que ce qui est important dans un cinéma, c’est l’humain et l’accueil. Mais économiquement, ça ne se tient pas.

Zem: Dans ce cas, comment améliorer la situation ?

François: On ne peut pas revenir dans le temps. Pour l’instant, la 3D n’est qu’au cinéma.

Les heures de gloire de L’Escurial étaient dans les années 80. A l’époque, ils organisaient des nuits de cinéma, alors que nous on a essayé et ça ne marche pas. A l’époque, ils avaient l’exclusivité de l’image la nuit. La télévision ne diffusait pas la nuit. Les magnétoscopes étaient pour les happy few… pour ceux qui voulaient regarder des films, la seule solution était le cinéma. Maintenant il y a 36 solutions pour regarder un film.

Zem: Conseilleriez-vous votre métier aujourd’hui ? Est-ce encore raisonnable ?

François: J’aurais tendance à dire non. Sur un mono-écran ou 2 écrans comme ici, je dirais même que c’est du suicide.

Aineka: Où va le cinéma selon vous ?

François: La prochaine étape pour nous, c’est le passage au numérique. L’image projetée en numérique est différente. Moi j’ai du mal avec cette image coupée au laser. Mais c’est vrai que c’est plus stable. Ce sera surtout aux réalisateurs de s’adapter à cette nouvelle esthétique. Je pense que le cinéma se portera en adéquation avec le temps. On rencontre un peu les mêmes problèmes que les épiceries face aux supermarchés. C’est à nous de convaincre les spectateurs que c’est plus humain et plus confortable chez nous.

Si à l’avenir ce ne sera que le marché qui décidera, il n’y aura que les blockbusters qui sortiront. Si les films plus petits ne passent que dans un marché aux conditions économiques défavorables, oui, ça disparaîtra.

Le problème avec le numérique c’est le « flicage » par les distributeurs. Ils peuvent décider du nombre de projections, de la salle de projection et d’autres choses. Par exemple : une clé (le code qui autorise la projection du film par le propjecteur numérique, ndlr) qui donne 35 projo, pas 36, et seulement sur la grande salle. Et si on veut faire une soirée court métrage, on ne pourra pas. Les autres projecteurs ne pourront pas lire les films s’ils ne sont pas programmés. Ils veulent garder un contrôle sur le produit.

Mais on peut aussi être optimiste que le numérique limite certains frais, comme le tirage de copie et développe un certain cinéma…

Merci à François Joannis pour sa disponibilité.
Rendez-vous à L’Escurial, 11 Boulevard de Port-Royal 75013 PARIS
http://www.lesecransdeparis.fr/nos-salles~escurial

A lire également :

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  2. Interview cinéma L’Escurial – Partie 1/3
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1 commentaire »

  • keymaster

    Lorsque tout aura basculé au numérique, un jour ou l’autre ce système de clés volera en éclats. Il n’a aucune justification technique et sert juste à assurer la main-mise des majors sur la diffusion.
    Et on verra des retransmissions d’opéra, des concerts ou des compétitions sportives en direct dans les salles de cinéma.

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