Interview cinéma L’Escurial – Partie 1/3

[ 11 mar 2010 | 1 Commentaire | Dans les catégories: Distribution, Interviews, Par Aineka, par Zem ]

Venant du désir de vous faire découvrir le quotidien de différents métiers du cinéma mais aussi pour sonder ses acteurs sur sa santé et son évolution, nous partons à la rencontre de professionnels. Aujourd’hui, voici la 1ère des 3 parties de l’interview de François Joannis, responsable de la salle L’Escurial, dans le 13ème arrondissement de Paris. Nous vous avons déjà parlé de ce cinéma dans les articles consacrés à la publicité au cinéma.

Propos recueillis le mercredi 3 Février 2010


Zem: Parlez-nous de vous, de votre parcours par rapport au cinéma…

François Joannis: Je suis venu au cinéma par hasard. Au départ c’était un boulot d’étudiant, j’ai remplacé un ami qui était opérateur au Champo, parti faire son service militaire. J’ai donc appris ce métier sur le tas. Et de fil en aiguille, quand cet ami est revenu, un autre libérait sa place. Ensuite, j’ai passé le CAP et c’est devenu mon job d’étudiant parce que ça se mariait bien avec les études, les horaires étaient souples. Et quand on est étudiant et qu’on est motivé pour bosser le soir et le week end, les gens avec qui on bosse sont très contents. A un moment j’en ai eu marre des études, une fois fini je me suis dit : « je préfère l’univers du cinéma, j’aime bien le métier qu’on y fait, j’aime bien les gens qu’on y croise ». Etre opérateur ça touche à tout, c’est en même temps technique, artistique : mettre en page, faire la promotion… c’est être en contact avec les spectateurs.


Quand on commence il y a toujours de l’adrénaline, on ne maitrise pas tout et dans les petites salles comme le Champo ou l’Epée de bois, il y a toujours des imprévus. Et projeter des films c’est participer au bonheur des gens, ils viennent pour se distraire.

Aineka : Vous avez évolué en 20 ans, du poste d’opérateur à aujourd’hui… ?

François: Mon titre officiel est Directeur de la salle. Après différents ajustements et diverses périodes, je dirais que je gère la salle. Quand on entend directeur, la plupart des gens me disent « vous programmez des films ? ». En fait non, pas du tout. La programmation est un métier complètement différent et que je ne voudrais faire pour rien au monde. C’est un métier de « Pit-Bull ».

Aineka: Pouvez-vous nous parler du métier de programmateur ?

François: La vison de la plupart des gens sur la programmation est : je regarde ce qui sort, je prend ce qui me plaît, je le mets quand je veux et je l’enlève quand je veux. Ce n’est absolument pas comme ça que ça se passe, sauf peut-être dans certaines salles de provinces. Mais le marché parisien est le marché phare, le marché le plus concurrentiel de France, qui rencontre les difficultés d’exclusivités et des résultats des premières semaines.

Zem: Comment se passe la programmation sur Paris ?

François: La programmation c’est un rapport de force permanent avec les distributeurs parce que les distributeurs et les exploitants n’ont fondamentalement pas les mêmes objectifs. A priori l’objectif de tout le monde, c’est que le film marche et fasse des entrées. Un exploitant cherchera à remplir sa salle. Un distributeur cherchera à ce que son film reste même s’il ne remplit pas la salle.

Il faut savoir que sur Paris c’est une répartition géographique par quartier. C’est à dire qu’un distributeur a sa carte de Paris et le nombre de copies qu’il veut mettre. Il dispatche selon les quartiers (quartier Bastille, quartier les Gobelins, etc.) en se demandant « où je vais mettre mon film pour qu’il fasse le plus d’entrées ? ». Donc si le film a un potentiel, que tous les exploitants le veulent, le distributeur va le mettre là où il pense qu’il va faire le plus d’entrées. Typiquement sur le quartier, il préfèrera le mettre à L’UGC Gobelins que chez nous. Et inversement, si son film est peu demandé, il se tournera vers nous et on aura du mal à avoir accès aux films très demandés. Les distributeurs ont dans la tête que leur film marchera mieux dans un UGC ou Gaumont alors que dans les faits ce n’est pas toujours vrai, ça peut même être l’inverse parfois.

On ne peut pas faire tourner une salle juste avec des films qui sont très beaux ou très sympas mais qui ne remplissent pas la salle. Sur Paris c’est très difficile et quand on a un cinéma qui a 2 salles c’est encore plus difficile. On peut moins faire tourner les films, alors qu’avec 3 salles on peut entrer un film porteur plus souvent.

Zem: Aujourd’hui, c’est surtout le fait de vouloir booster la première semaine d’exploitation, quitte à avoir une chute après, qui est important. Une sortie de plus en plus basée sur le buzz, l’actu et après on s’en fout. C’est votre sentiment ?

François: Oui, on est dans la consommation rapide. Il y a une telle rotation des sorties, c’est-à-dire qu’il y a en moyenne à Paris 12 à 15 films qui sortent chaque semaine. Donc il faut faire de la place en permanence. 1) il faut faire de la place et 2), tous les films sont chassés par l’actualité d’un autre film qui arrive, si on engrange pas le plus grand nombre de places en 1ère semaine, de toute façon il perdra quasiment systématiquement 50% de fréquentation en 2ème semaine. Avec toutes les sorties, un film chasse l’autre. Et c’est très rare, j’ai découvert ce terme il n’y a pas longtemps, ces films qu’on appelle des « sleepers » qui sont des films qui tiennent. Ce sont clairement les bons films, qui fonctionnent par le bouche à oreille. Pas d’argent en affichage, pas la tronche de toute l’équipe sur les plateaux télé. C’est vraiment parce que les spectateurs ont aimé. J’ai découvert ce terme avec « La vie des autres », typique du sleeper. C’est vrai que c’est une minorité dans l’exploitation, ces films qui tiennent sur plusieurs semaines, voire qui progressent.

Zem: Ca vous est déjà arrivé de vous engager dans une durée et que le film fasse salle vide sur la fin ?

François: Ca c’est le travail du programmateur. Avec encore un rapport de force très puissant, on ne garde le film qu’en séance de l’après midi ou du soir et on alterne avec un autre film. C’est le boulot du programmateur mais ça ne se passe pas dans la joie et la bonne humeur. C’est pour ça que je dis que c’est vraiment un truc de pit-bull.

Zem: Comment se passe votre collaboration avec le réseau des Écrans de Paris, auquel est rattaché votre cinéma ?

François: Concrètement, il y a une seule personne qui fait la programmation pour 5 salles. Les 5 salles représentent 13 écrans. Ce qui permet, en terme de salles Art et Essai à Paris, d’avoir une bonne force de frappe, de ne pas être tout seul face aux distributeurs. Encore une fois on peut jouer ce rapport de force sur des films qui sont Art et Essai mais qui ne sont pas les plus porteurs. Et après, la bataille c’est tous les Almodovar et les Woody Allen. Tous les grands réalisateurs d’Art et d’Essai qui ont commencé leur carrière sur ce type de salles il y a longtemps. Maintenant, on ne peut quasiment plus les avoir. Les derniers Woody Allen qui ont eu du succès sont sortis à côté, ou il a fallu taper du poing sur la table, aller voir le médiateur pour avoir la copie… et souvent l’avoir avec la salle d’à côté. Il n’y a plus exclusivité. Ce genre de réalisateurs qui était Art et Essai, pour les distributeurs, n’est plus destiné aux salles Art et Essai. Ils sont devenus grand public et ils veulent les mettre dans des salles qui brassent du monde. Même si ce n’est pas l’esprit de la salle, même si historiquement il n’y a pas de lien. Ils sont dans les Gaumont / Pathé, MK2… Si on veut l’avoir il faut faire des pieds et des mains avec le distributeur, on doit s’engager sur la durée de projection du film. C’est-à-dire qu’on prend le film, on le garde 2 mois. Et comme la plupart des films sont virés au bout de 2 semaines, s’engager sur 2 mois est un gros risque. On risque de marcher 2 ou 3 semaines et après on va un peu tirer la langue mais on aura eu le film.

Zem: Si au bout de 2 mois le film est relancé et marche à nouveau, il n’y a pas moyen de le garder ?

François: Quand on l’a et que ça marche, c’est rare que le distributeur vienne nous l’arracher des mains. Par exemple tout bêtement, on a reçu une copie du Prophète avec la semaine Télérama. Là on le garde en petites séances en matinée, l’idée est de garder la copie parce qu’il va peut-être remarcher grâce aux Césars et aux Oscars (Bien vu ! ndlr).

Aineka: L’année dernière, j’étais venu voir Séraphine, après les Césars, ici. La grande salle était pleine.

François: Oui c’est un film qu’on avait reprogrammé. Le programmateur avait pris le film en croisant les doigts pour qu’il ai les Césars. Ça arrive souvent en terme de deuxième carrière de film, il y a cet effet Césars qui peut jouer. Lady Chatterley, et L’Esquive qui avaient eu une très forte deuxième vie après les Césars.

Dans les deux prochaines parties, nous aborderons des cas particuliers de programmation (rencontres avec les réalisateurs, soirée courts métrages…), la rentabilité, et l’arrivé des projections numériques.

A lire : Partie 2 & partie 3

A lire également :

  1. Interview cinéma L’Escurial – Partie 2/3
  2. Interview cinéma L’Escurial – Partie 3/3
  3. Projectionniste : un métier en danger
  4. La pub au cinéma: STOP !
  5. L’Hebdo Cinéma sur Canal +: au secours!

1 commentaire »

  • Mayra

    J’ai hâte de lire la suite ! Je ne connais pas l’envers du décor. Ca me rappelle le monde de la librairie où tout ne tient parfois qu’à un fil, un prix obtenu.
    Merci en tout cas !

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