Projectionniste : un métier en danger

[ 9 jan 2010 | 7 Commentaires | Dans les catégories: Interviews, par Zem ]

Le métier de projectionniste, s’il est peu connu du grand public, est bien sûr essentiel au cinéma. Mais avec l’arrivée du numérique dans les salles de cinéma, c’est un métier qui se trouve en position délicate.

Portrait de Stéphane, projectionniste dans un cinéma Art & Essai à Arles, Le Méjan.

projectionniste

Parcours d’un projectionniste.

Je me nomme Stéphane Feuilloley, j’ai 38 ans. Je vis sur Arles (13) avec mon amie et notre jeune fils de 4 ans et demi. Mon parcours au départ n’a rien à voir avec le cinéma puisque j’ai passé un BAC G3 (commerce) et raté un BTS action commercial.

J’ai bossé en tant qu’interim dans pas mal d’entreprises sur divers postes avant de travailler 10 ans en tant que responsable de magasin pour Europa Discount (ED). Suite à un accident de travail ne me permettant plus d’exercer mon métier et grace à un plan de reclassement, j’ai passé un CAP d’opérateur projectionniste en 2006. Pourquoi ce CAP ? Hé bien ma passion pour le cinéma + un ami projectionniste, et me voilà changeant radicallement de voie !

Mes goûts cinématographiques se portent avant tout sur le fantastique en général (horreur, SF, etc.) mais j’adore le cinéma depuis sa création. Je suis fan de films comme « Freaks », « Frankenstein », « Nosferatu » mais aussi de « Certains l’aiment chaud », « 12 hommes en colère » ou encore « Fight Club ». Je pourrais citer ici des centaines de films et de réalisateurs comme Russ Meyer ou Alexandre Aja !

Un métier de passionné, où la polyvalence est au service du cinéma.

le_mejan1Je travaille actuellement dans un cinéma d’Art & Essai de 3 salles où je suis projectionniste polyvalent, c’est-à-dire qu’en plus de la projection, je fais la caisse et le ménage dans les salles.

Pour la projection, ma semaine commence le mercredi, jour des sorties de films, jusqu’au mardi, fin de semaine  cinématographique. Mardi et mercredi sont mes plus grosses journées puisque ce sont ces jours ou je reçois les films à monter (plusieurs bobines à monter ensemble pour en faire une seule représentant le film dans son intégralité en 35mm) et je démonte (phase inverse) pour un départ vers d’autres cinémas ou au stock. Le reste du temps, en alternance avec un second projectionniste, j’encaisse les spectateurs avant d’envoyer les films. J’ai, au préalable, chargé (mis en place) le film sur le projecteur et j’enclenche l’automatisme afin que le film soit projeté sur l’écran. Une fois les séances finies, je fais le ménage dans les salles.

En outre, je fais l’entretien des machines une fois par semaine, l’affichage dans le cinéma des programmes et des affiches de cinéma et je mets en place les programmes sur le blog que j’ai créé pour le cinéma. Durant la projection d’un film, je reste une majeure partie du temps à la caisse pour renseigner les gens de passage.
Régulièrement, je monte dans la cabine de projection pour vérifier que tout fonctionne parfaitement. Je dois être réactif immédiatement en cas de problème ou de panne pour réparer au plus vite et tenir les spectateurs au courant pour éviter au maximum le mécontentement.

A propos de la publicité au cinéma.

Autrefois, je bossais dans un cinéma grand public avec 4 à 5 séances par jour pour une rentabilité maximum. Les projections étaient constituées de bandes annonces, de pubs et du film. On m’imposait donc de mettre telle BA sur tel film mais par contre les pubs devaient être les mêmes sur tous les films. Etant donné l’origine régionale de nos pubs, j’avais un tableau me permettant de savoir les dates de passage pour chaque pub. En effet, les magasins peuvent payer un temps précis pour les passages à l’écran (1 jour, 1 semaine ou plus), le programmateur pub (ici Publicinex) se chargeant de recontacter leurs clients.

Donc pour des pubs longues durées, j’avais 4-5 exemplaires que je passais tout le temps, je vous raconte pas l’usure d’une bande au bout de 6 moins ! J’ai toujours trouvé pénible de perdre du temps à monter des pubs devant un film. Ca n’a aucun intérêt pour les spectateurs (sauf pour les habitués qui se marrent en imitant la voix-off  nasillarde vantant le superbe carrelage vendu dans la zone commerciale du coin). Mais si jamais je ne passais pas une pub et que le patron du magasin concerné était dans la salle à ce moment précis, j’étais bon pour une petite lettre recommandée.

Aujourd’hui, je revis ! Quand j’envoie les films, je ne suis pas obligé de rester 15 minutes à côté des projecteurs pour changer les formats entre pubs et films (c’était pas automatique à l’époque ou j’y étais). Je ne m’embête plus avec les calendriers de départ et d’arrivée des pubs (au moins 1 ou 2 par mois). Et surtout, les gens sont ravis de ne pas avoir ça à supporter ! Il y en a déjà trop à la télévision…

Quelle santé a le cinéma aujourd’hui ?

le_mejan2En 4 ans, j’ai vu qu’on attend toujours les films qui vont générer le plus de chiffre d’affaire, on ne parle pas d’Art dans les cinéma mais bien de chiffre d’affaire. Donc en thermes de CA, le cinéma se porte pas trop mal. Avec la crise, les gens vont plus au cinéma, principalement pour voir des comédies. Les chiffres par rapport aux années précédentes sont en évolution. Pour moi, au niveau artistique, cette année a été assez mauvaise. Entre les nombreux remakes américains, les suites, les films français qui racontent toujours les mêmes histoires, l’année est particulièrement triste. Même la 3D est encore pauvre en scénar digne de ce nom (interview réalisée avant la sortie d’Avatar ;) n.d.a). Je me tourne de plus en plus vers le cinéma indépendant ou des surprises peuvent pointer leurs nez à tout moment.

Un coup de gueule ?

Des dizaines ! Les projectionnistes sont considérés comme la dernière roue du carrosse, les gens sont des porcs et n’ont aucun respect mais ça c’est partout pareil, à quand des films de qualité pour nous éviter un prochaine lobotomie ? Et surtout, attention au cinéma numérique qui amènera la mort du métier de projectionniste s’il n’est pas géré comme il faut…

A propos du cinéma Le Méjan.
Place Nina Berberova, 13200 Arles

le_mejan3Il est situé au bord du Rhône dans un bâtiment abritant les éditions Actes Sud, les librairies Actes Sud, un restaurant marocain ainsi qu’un hammam. C’est un petit cinéma de quartier indépendant. Nous avons 3 petites salles de 99, 67 et 65 places. La plus grande salle est équipée d’un projecteur numérique (il y a un an maintenant ; plus petit projecteur numérique d’Europe à l’époque) et les 3 projecteurs 35mm sont des Victoria 5. Le blog du cinéma : http://lemejan.webs.com/

Un énorme merci à Stéphane pour sa disponibilité, ses photos et sa passion !
Si vous aussi exercez un métier du cinéma et que vous voulez en parler, le faire découvrir, pousser un coup de gueule, n’hésitez pas à nous contacter.

A lire également :

  1. Recherche projectionniste pour interview
  2. Interview cinéma L’Escurial – Partie 2/3
  3. Interview cinéma L’Escurial – Partie 1/3
  4. L’Hebdo Cinéma sur Canal +: au secours!
  5. Interview cinéma L’Escurial – Partie 3/3

7 commentaires »

  • KLM23

    Superbe salle. Je crois que j’y ai revu « Paprika » y pas longtemps… Pour le reste, je préférais quand les pubs étaient directement accrochées sur un panneau, devant l’écran, et que l’ouvreuse passait avec son panier…A l’heure ou on parle de la numérisation, j’aime l’idée du celluloîd, car ça reste de l’ordre des « pionniers ». Keep goin’ Stéphane.
    PS: votre programmation est quand même moins foutraque que celle du « Sémaphore », et c’est appréciable

    • hani

      oui,ce metier et en danger et il faut bien en parle car,le cinema sans le projectionniste ne rien,alort un bravo pour cette homme.

      • Hephaistos

        J’adore le mot polyvalent…
        Moi même barman, je dois après chaque service, me tapper les chiottes à récurer, les gerbes des alcolos, les chewing-gum…barman, projectioniste, cinéaste…on souffre tous un peu d’un system économique bien étrange…

        • Mg

          Beau portrait d’un métier un peu méconnu!

          • James

            Le numerique est l’avenir du cinema et du metier de l’operateur. Non pas l’extinction du metier il faut s’adapter au nouvelle technologie et non pas arreter de les refouler. Opérateur projectionniste a encore de longue année devant lui.

            • Hephaistos

              Enfin, James tu conviendra quand même qu’entre préparer toutes les bobines de pellicules, les machines pour une projection et juste appuyer sur play pour lancer un film numérique…y a comme une marge…
              Le métier aura de moins en moins de raisons d’utiliser des experts de la projection…

              • Coeur Noir

                James et Hephaistos… vous avez tous les deux tort (ou raison) !

                Bien sûr que le numérique est l’avenir de l’exploitation cinéma – et surtout de la distribution des films en salle. Hélas dans certains groupes où les employés sont « monovalents » et déjà pressurés ce sera l’occasion de virer du projectionniste, au mieux de le reclasser – voir UGC et Europalace en ce moment.

                Maintenant assurer une proj’ numérique ça n’est pas qu’appuyer sur play ! Ingester les contenus, créer les playlists, caler les cue/automatismes, éventuellement programmer le tms, ça prend un certain temps. Que dire lorsqu’il y a diffusion d’autres contenus, à partir d’autres sources : branchements, tests images et sons… Bref l’oeil d’un opérateur aguerri reste nécessaire.

                Mais il est clair que ce progrès n’est pas pensé pour l’opérateur et à la limite même pas pour l’exploitant – qui est une larve qui, au lieu de se battre pour un meilleur accès à tous les films pour toutes les salles rendu possible par la dématérialisation, une larve donc qui croit qu’hadopi va lui ramener des spectateurs dans les salles…

                Car l’interêt du numérique ça n’est pas la qualité de projection, la 3D ou sa polyvalence, non, c’est la dématérialisation du support des oeuvres ! Plus de copies à fabriquer/gérer/stocker/faire voyager, uniquement des fichiers numériques transmissibles par ADSL, sattelite, ou « petits » supports physiques, bye bye les contraintes ! Et là l’économie est réelle…

                Ce pourrait même être une façon d’accèder plus facilement plus vite à tous les films, mais les distributeurs comme les exploitants ne veulent surtout rien changer aux actuels rapport de force dans l’économie du secteur, les premiers parce qu’ils ont des ambitions multinationales et les seconds parce qu’ils réfléchissent comme des épiciers du siècle précédent…

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