Le CNC et les aides au court métrage

[ 21 sept 2009 | 5 Commentaires | Dans les catégories: Analyses, Production, par Zem ]

Faire un film en France, c’est dur. Je l’ai déjà dit.

Mais avec un organisme comme le Centre National de la Cinématographie, la France peut se targuer (avec la Corée du Sud) d’avoir un système d’aide aux financements des films d’exception et de qualité. Alors de quoi pourrait-on se plaindre ?

C’est très simple.

Chaque année, le CNC examine plus de 700 projets de court métrage (principalement de la fiction, mais également du documentaire, de l’animation et de l’expérimental) et donne une aide financière à certains d’entre eux.

Pour l’année 2008 par exemple, il y a eu 45 aides à la réalisation: 27 pour la fiction,  7 pour l’animation et 11 pour le Docu / Essai / Expérimental. Ces aides sont généralement assez conséquentes, jusqu’à 100 000 euros pour les plus chanceux.

Avec 45 aides sur 720 projets soumis en 2008, le taux d’aboutissement est de 6,25 %. Alors avec une sélection si difficile et exigeante, on est en droit de se dire que la qualité et la diversité doivent être au rendez-vous ! Et c’est là qu’on a des surprises…

Du drame social.

En parcourant les résultats des commissions et en lisant les synopsis des films aidés par le CNC, une chose m’a frappé: un style de court métrage est bien plus représenté que les autres, c’est le drame social.

J’entends par là les histoires à caractère dramatique (vie difficile, séparation, mort, deuil, etc.) sur fond de social (sans papiers, chômage, immigration, etc.). En gros, les trucs qui font chialer et qui font « film d’auteur ». Encore un truc qui veut rien dire.

Et parmi ces courts métrages, une autre caractéristique revient très souvent: le personnage principal est étranger, ou l’histoire se passe à l’étranger. C’est plus anodin, mais mérite d’être signalé.

Je me suis donc amusé à calculer combien de « drames sociaux » sont aidés parmi le nonotr1dmbre total de fictions retenues sur les trois dernières années:

- En 2007: 25 fictions aidées, 12 drames sociaux
- En 2008: 27 fictions aidées, 9 drames sociaux
- En 2009: 14 fictions aidées, 6 drames sociaux (jusqu’à la session de juin)

Constat: entre le tiers et la moitié des courts métrages de fictions aidés par le CNC sont des drames sociaux.
Et ça, c’est un drame social en soi.

Le reste ? Soit le synopsis n’est pas assez clair pour y deviner un genre, soit il s’agit d’histoires d’amour (il y en a pas mal, principalement avec des adolescents), soit des comédies gentillettes et même un ou deux films fantastiques ou de science-fiction (si, si !) et aussi des drames (tout court). Mais l’écrasante majorité reste le drame social.

Et, fait notable et assez dérangeant, certaines sociétés de production arrivent à obtenir de l’aide pour plusieurs de leurs films chaque année. Quand on sait le nombre de productions en attente, on peut légitimement trouver cela douteux… Mais c’est un autre problème !

Court métrage = long métrage ?

tissuesLe court métrage est censé représenter ce que sera le long métrage français de demain, la relève. Eh bien sortez vos mouchoirs, parce que si c’est le cas, on risque d’avoir de quoi user de la glande lacrymale jusqu’à plus soif.

Ce qui me dérange dans tout cela, c’est que souvent j’entends autour de moi: « Quoi ? Tu veux faire un court métrage ? Mais c’est chiant comme film, pourquoi tu fais pas du vrai cinéma ? ». Le court métrage a mauvaise image. Pourquoi ?

Parce qu’il n’est absolument pas représentatif de ce qu’aime le public.

Prenez le box office 2008 en France: sur les 10 plus grands succès de l’année, seuls deux films sont français, et ce sont des comédies. Et même en regardant le top 48 (+ d’un million d’entrées), peu de films sont des drames, ou des drames sociaux. Pourquoi noyer le paysage du court métrage français dans les larmes et le social ? Je comprends parfaitement la nécessité de traiter certains sujets graves de société, mais quand même, de là à en faire le genre le plus représenté dans le court métrage…

Peut-être que c’est moins cher à produire ? Je ne sais pas… J’ai lu pas mal de projets de courts métrages qui ne se sont pas faits ou qui ont du mal à se monter mais qui sont d’excellente qualité, et à chaque fois que je tombe sur la programmation de « Histoires courtes » sur France 2 où certains courts sont vraiment insipides et d’un ennui sans commune mesure, je me demande où est le problème.

Où est le problème ?

N’a-t-on vraiment plus rien à dire, nous, jeunes cinéastes ? J’en doute.
Ceux qui ont le pouvoir de financer des films, sont-ils en phase avec leur temps et le public ? J’en doute également !MonstersIncForTheBirdsWallpaper1024

En tous cas, lorsque je vois la qualité et le succès des courts métrages Pixar avant chaque long je me demande pourquoi chaque film n’est pas précédé d’un court métrage au cinéma (voir l’article d’Aineka sur la pub à ce sujet)… C’est un genre mal aimé (et pour cause, il est en majeure partie composé de drames, où l’on traite de sujets lourds et peu engageants), mal aidé, et donc forcément mis à part.

Le court métrage c’est un peu l’appât sur l’hameçon du cinéma: il permet de dénicher de belles prises mais si on le néglige, on risque de vite le perdre.

Et on finit l’estomac vide.

Du coup, même constat que précédemment: si on n’arrive plus à donner sa chance à l’originalité au cinéma en France, on risque de voir s’en aller les cinéastes un par un à l’étranger, ce qui est déjà en train de se passer…

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5 commentaires »

  • keymaster

    Il n’y a là rien d’étonnant, le système est ligué contre les gens qui ont ou pourraient avoir du succès.

    Comme toutes les productions montent des films avec l’argent des autres, si elles ont du succès, elles doivent rembourser les aides et elles perdent de l’argent en définitive.

    Comme ces aides proviennent pour plus de 50% de la taxe sur les films américains, tout le monde est content, sauf que si les films français faisaient beaucoup d’entrées, leurs producteurs commenceraient à râler parce qu’ils n’apprécieraient pas de subventionner leurs concurrents.

    Voilà pourquoi on élimine systématiquement ceux qui pourraient intéresser le public. (comment expliquer sinon que tous les grands réalisateurs français montent leur propre boite de production? cf JP Jeunet qui n’arrive pas à trouver d’argent en France, alors qu’il y en a toujours pour financer les gros navets?)

    Si les films français arrivaient à se financer normalement par le public, ce serait la mort de la taxe, et par ricochet du CNC qui vit par un prélèvement sur cette fameuse taxe.

    Donc, il n’y a pas un intérêt particulier concernant le drame social, il y a une recherche systématique du sujet sans intérêt et du repoussoir du public pour ne pas bouleverser le système et faire semblant d’aider la création.

    • courts_metrages

      Ca c’est un truc que je comprendrais jamais, c’est toujours pour une histoire d’argent au final qui laisse les petits réalisateurs talentueux dans l’ombre…

      • Emergence-prod

        Article très intéressant.

        Je vais très prochainement me lancer dans le métier de producteur de courts métrages et donc certains aspects évoqués sont bien à connaitre.
        L’idée étant justement de pas produire de drame social ou de comédies , car comme vous, je trouve qu’il y a foison, j’ai l’impression que coté CNC j’aurai du mal à obtenir de la subvention.
        Il me semble que le court métrage aidé est un peu à l’image de la production française de longs métrages, c’est-à-dire abonnée aux drames et aux comédies.
        Rares sont les films qui s’aventurent en dehors de ces deux styles .
        Alors produire un court métrage de genre est il raisonnable pour un producteur ? J’imagine que non. L’accès à la subvention sera difficile et la diffusion sur les chaines quasi impossible. Même en festival, il ne pourra concourir partout.
        Peut être que je me trompe, mais j’ai l’impression que pour un petit producteur, il sera très difficile de retomber sur ces pieds dans ce créneau de films.
        Si vraiment il veut produire un cinéma audacieux, différent ou de genre, il devra le faire à perte, ou en l’autofinançant avec ses autres productions qui elles, s’inséreront dans un schéma classique.
        Et pourtant, le public est demandeur, des producteurs nouveaux se laisseraient bien tentés, et les réalisateurs veulent y aller.
        Le systéme tel que décrit par keymaster me fait froid dans le dos et laisse peut de marge de manoeuvre . Pauvre de moi !

        • Zem (auteur)

          Merci pour ton commentaire.

          En effet, mon producteur s’arrache déjà les cheveux comme tu t’apprêtes à le faire !

          Mais courage, nous vaincrons, nous les « originaux » ! Même si bien sûr, d’excellents films émergent chaque année de cette vague « comico-dépressive » ;)

          En tous cas, tiens-nous au courant de l’avancée de ton projet.

          • Brice Duan

            @Emergence-prod: J’espère ne pas te décourager en te disant que j’ai rencontré beaucoup de producteurs ambitieux qui voulaient produire des oeuvres qui sortaient du sentier battu, et qui se sont battus longtemps pour le projet, mais qui ont du abandonner en cours de route, ou juste après la concrétisation d’un projet qui leur a demandé très souvent plusieurs années de labeurs. Mais je te conseille quand même d’aller au bout de tes ambitions, ainsi tu ne pourras pas savoir si l’impossible était possible.

            @Zem: Encore un triste constat de la production en France. Mais l’espoir d’un changement est possible, au vu de la multiplication des revendications des techniciens, artistes confirmés ou en devenir pour faire bouger les choses. Maintenant, je pense qu’il faut se mobiliser tous ensemble, en même temps pour que cela ait un impact. Il serait intéressant de faire une table ronde entre jeunes et moins jeunes cinéastes, et tout sympathisant ou technicien confirmé souhaitant un changement, pour mettre en place un réseau d’aide pour la fiction de genre made in France, car c’est un peu pour cela que nous avons tous fait une école de cinéma non?

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